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| Publié le mardi 9 mars 2004Chacun convient que les principaux représentants modernes de l’empirisme sont Locke, Berkeley et Hume. S’y ajoutent aisément Hobbes, F.Bacon, Ockham et J.S.Mill, parmi d’autres qui ont contribué au commun labeur cumulé durant plusieurs siècles. Le fait qu’il soient quasiment tous britanniques d’origine suggère qu’il y a là un courant de pensée cohérent et fécond, maintenu et développé. Comment l’expliquer ? La langue anglaise serait-elle un principal vecteur du phénomène culturel ? Mais, bien qu’écrites en latin, les premières oeuvres dénotent déjà ce que certains ont appelé un empirisme radical. Probable aussi que les institutions où ils ont étudié ont contribué à inculquer une mentalité d’école aux élèves. D’abord par la manière de transmettre un savoir disponible, hérité des Grecs de l’antiquité ou des penseurs chrétiens, ainsi que par l’analyse ultérieure d’œuvres locales plus dignes d’intérêt. Pourtant, ni la langue ni les institutions ne suffisent à expliquer l’existence du dynamisme propre à une telle tradition culturelle. Quoi d’autre pourrait bien avoir suscité chez ces penseurs originaux et inventifs les bases d’une orientation si féconde et durable ? J’ai déjà évoqué l’opposition à une pensée idéaliste ou rationaliste parfois étrangère. Le besoin de se poser en s’opposant, d’avancer l’antithèse d’une thèse adverse ou importée n’est pas un aiguillon négligeable, mais il ne semble suffire à expliquer la perpétuation tenace du mouvement empiriste. L’originalité d’une pensée dépend bien sûr du travail des individus qui l’énoncent. Leur action concertée met à profit divers éléments précités : langue d’expression, éducation reçue, sources d’inspiration et contacts, expérience personnelle, façon d’envisager un problème, relations à l’environnement matériel et culturel, etc. Bref, dans une pensée philosophique cohérente et structurée qui s’inspire du milieu où elle prend naissance, c’est toute une vision du monde qui s’exprime et qui cherche à valoriser la mine exploitée. En ce sens, elle équivaut autant à une œuvre d’art stylisée qu’à un instrument de travail dédié à la postérité qui jugera sa pertinence par les conséquences qui résultent des tentatives de sa mise en application à divers échelons, compte tenu du dynamisme déjà en place dans ce milieu qui l’explore ou qui entreprend d’en apprécier les ressources théoriques et pratiques. On peut ainsi concevoir cette pensée comme un phénomène culturel enraciné dans son milieu naturel, tirant de lui sa sève(1), prenant appui sur lui et se construisant de façon progressive jusqu’à lui retourner des fruits plus ou moins estimés. Ainsi, une pensée philosophique originale peut faire l’objet d’attentions et d’attentes spéciales. On veut adapter ses avancées à divers domaines et chaque réussite consolide l’habitude de l’utiliser qui devient une seconde nature, soit mieux intégrée et harmonisée à l’ensemble, soit adoptée pour satisfaire certains désirs humains pré-orientés(2). Si elle s’avère reproductible et fait des petits, alors elle enrichit le bien culturel commun transmissible. Son cumul fait boule de neige, du moins tant que la nature n’entrave pas son implantation expansive et intensive. Avant d’atteindre ces limites à l’échelle planétaire, au détriment des gens qui en dépendent, reste à voir si le développement d’une conscience collective de l’impasse en vue peut suffire à motiver une réforme en profondeur des orientations choisies. Car au fond, désenchanter la nature n’autorise pas à détraquer son équilibre écologique impunément. Dans la mesure où l’empirisme est une source des sciences naturelles qui accompagnent les technologies dont se servent les entreprises, il y a lieu d’insister sur le double terreau culturel et naturel de ce courant de pensée multiforme. Au plan culturel, j’ai déjà entrevu ses deux principales souches, grecque et anglaise. À lui seul, ce fait relativise l’élément linguistique, sans le négliger ni le minimiser. Dans ses Analytiques(3), Aristote pose un clair partage des faits et des mots, de l’existence et du langage qui l’énonce, l’exprime et discute son sens pour nous. Durant le Moyen Âge, on prend conscience que la part du langage s’accroît, ne serait-ce que par le fait du travail des traducteurs d’Aristote dont la pensée acquiert un intérêt transculturel malgré la difficulté d’interpréter certains textes qui suscitent diverses traductions des intentions de l’auteur. Avec le temps, le filtre linguistique acquiert une certaine épaisseur. Ce filtre, qui distancie la chose du mot, donne à penser aux sources possibles d’un tel écart. Au préalable, on bute souvent contre l’autonomie du fait culturel multiforme et divers dans une langue donnée, plus encore d’une langue à l’autre, qui impose la présence du facteur humain. Enfin, à travers ce facteur humain se fait sentir l’incessant besoin de rétablir un contact plus direct avec les choses dont on se forme des concepts, plutôt que de s’asservir à la règle d’une stricte et parfois impossible obéissance au texte qu’on a le plus souvent choisi de faire traduire par un autre afin de se réserver plus de temps pour réfléchir au sens du contenu textuel transposé. C’est là tout le problème de l’expérience et de la perception que les empiristes mettent en valeur avec constance et insistance, d’un point de vue particulier. Faut-il rappeler que ce problème linguistique général préoccupe certains représentants significatifs de la lignée empiriste ? En voici quelques exemples : R.Grossetête, traducteur ; R.Bacon, soucieux de la langue d’origine des textes pour leur interprétation ; Duns Scot dont le formalisme et la notion d’une substance individuelle remanient le langage métaphysique ; Ockham dont le rasoir et le nominalisme se combinent à sa théorie de la supposition ; F.Bacon avec ses trois idoles concernant le langage : caverne, place publique et théâtre ; J.Locke qui refait table rase d’éléments métaphysiques ; G.Berkeley et sa critique radicale du concept d’abstraction, adoptée par Hume ; B.Russell qui révise la relation mots-choses par sa philosophie analytique, ses théories de la description et des types ; Peirce avec son ‘nominalisme pragmatique’ ; Wittgenstein qui, d’abord marqué par l’empirisme britannique, bascule d’un souci de rigueur logique imposé au langage à l’analyse du langage courant plus spontané, diversifié et riche d’une expérience commune. Et j’en passe. La majorité d’entre eux sont britanniques de souche ou d’esprit. D’autres, qu’on pourrait ajouter, se rangent en gros dans le sillage de ce foyer, principal sinon exclusif. Compte tenu d’une préoccupation linguistique aussi tenace – réelle ou fictive(4) –, on peut se demander à quoi elle tient ou quel est son motif. Vu sa constance relative, faudrait peut-être lui trouver un support adéquat, un aiguillon permanent, à la fois concret et idéal, naturel et susceptible de modeler la culture empiriste, donc bien ancré en profondeur. J’ai pensé à l’insularité comme rampe d’élancement ou principe de départ. Non pas seulement l’île, puisqu’on parle d’îles Britanniques. Elles se regroupent moins par contiguïté géographique que par une volonté toujours négociable d’occuper un territoire (culturel) commun et de se partager ses ressources ou ses biens, le plus pacifiquement possible. À cette fin, un langage commun aide à faire communiquer les habitants entre eux et avec l’État qui convient des règles d’échange. Concepteur pionnier des conditions de coexistence(5) et longtemps sous-estimé, T.Hobbes proposait de subordonner l’Église à un État qui englobe le schisme religieux établi depuis Henri VIII(6). Faire de l’insularité un terreau naturel de l’empirisme peut paraître simpliste. Comme si un tel langage avait besoin d’un sol pour s’implanter. Il y a pourtant là un brin de vérité qui tient au fait que les humains sont des mammifères plus terriens qu’aquatiques ou volatils, tout en ayant un vital besoin d’air et d’eau, et que leur développement civilisé dépend d’un ancrage terrestre stable et minimal à partir duquel s’édifie une société civilisée(7). De plus, la géographie d’une île exerce sur ses habitants certaines contraintes non négligeables. D’abord, elle s’impose à eux plus intensément que tout autre territoire, du seul fait que l’eau salée, à perte de vue, les isole. Cette donnée simple peut affecter avec constance les façons de percevoir le monde(8). À cause de cette frontière naturelle unique, inhabitée, inhabitable, n’autorisant qu’un nomadisme instrumenté, la géographie de l’île conditionne une large part du destin commun contre lequel s’est buté Napoléon, autant que l’anatomie peut déterminer celui des individus selon Freud. Elle incite à prendre une conscience plus vive de la limitation interne des ressources disponibles sur l’île(9) et du besoin de traverser cette frontière de prime abord isolante, mais devenue interface d’échange qui donne libre accès aux multiples ressources du monde extérieur, lequel offre le choix varié d’en développer les meilleures parts de façon rentable et au moment jugé opportun. Cette frontière soulève en effet quelques sérieux problèmes à résoudre. Durant la navigation en haute mer, on est confiné au navire pour un certain temps, ballotté au gré des éléments et surtout confronté au fait bien particulier d’avoir à s’orienter dans l’espace et dans le temps sans voies balisées, pour que les destinations ne soient trop aléatoires. D’où le développement d’une expertise technique braquée sur le cosmos et qui devient aussitôt l’objet d’une fierté différentielle où l’on investi fort parce qu’elle s’avère la plus cruciale à la survie d’un sentiment de supériorité globale – morale, religieuse, économique, politique, culturelle, sociale – des insulaires(10). Car ils ont appris à se suffire d’un incessant élan de croissance aux dépends de cet extérieur inventorié, idéalement offert en pâture au broutage empiriste et en continuité avec les comportements de chasse et cueillette. Compte tenu de ces résistances frontalières surmontées, associées au constant impératif(11) d’être à l’affût du monde extérieur pour maintenir leur sentiment de dominance, il peut résulter chez ces insulaires une occasion permanente et incitative de structurer toute l’organisation des initiatives sociales et historiques en fonction de ce contexte particulier(12). Au plan politique par exemple, le clivage entre intérieur et extérieur les marque plus précocement, en autant que la survie de l’intérieur dépend des contacts avec l’extérieur, par mer interposée. Une fois maîtrisée, celle-ci sert de tampon protecteur contre d’éventuelles ripostes ; telles un château fort mobile préventif, les batailles navales protègent l’île ainsi réservée aux seules querelles intestines(13). Le précédent grec et une part de l’empire romain peuvent avoir attesté du fait qu’un insulaire parvient à survivre grâce au commerce transigé surtout par la voie maritime. Une fois ce facteur vital assuré, ce qui distingue le développement de l’Angleterre de celui du Japon tient peut-être au fait qu’elle a bénéficié de ce modèle gréco-romain auquel elle a pu se mesurer pour mieux jauger son potentiel comparatif, avec l’avantage de s’en distinguer aisément. Grecs et Romains avaient en effet des langues et une numération distinctes, ce qui ne facilite guère le transfert d’une théorie philosophique grecque aux applications pratiques romaines. Les Romains ont pu par contre bénéficier de réflexions morales grecques plus faciles à traduire, grâce au stoïcisme et à l’épicurisme. Mais une fois transposé dans le contexte chrétien du Moyen Âge, les réflexions morales des anciens furent radicalement transfigurées, en passant de Platon à Augustin et Descartes, jusqu’à Locke qui les intégra au filon empiriste anglais. Dans ce transfert, on a en gros basculé d’une norme morale basée sur l’ordre cosmique à une norme fondée sur la seule volonté humaine qui récupère des prérogatives d’abord conférées à la liberté divine(14). À l’appui de cette thèse sur un conditionnement géographique propre aux insulaires, qui me semble compatible avec tous les utilitarismes et pragmatismes jusqu’ici revendiqués par des branches de l’empirisme, s’ajoute qu’il joue un double rôle, en biologie et en politique. Darwin est là pour attester du premier cas. Et pour faire court, je me contente de dire que quelques théoriciens en géopolitique(15) ont associé à leur théorie le fait de la maîtrise des mers par l’Angleterre, une fierté propre et expansive dont l’idée d’un Commonwealth peut être considérée comme un modeste ancêtre de la visée hégémonique actuelle et complémentaire des États-Unis sur le monde, au XXIe siècle. Notes : (1) N’ayant pas vu le film L’arbre dont parle Zénon, j’imagine seulement qu’il démontre un échantillon du type d’organisation ici utilisé comme métaphore de la pensée philosophique. Chaque courant de pensée pourrait s’apprécier à ses variantes rendues possibles, tel un genre contenant plus ou moins d’espèces et de variétés. Malgré la difficulté de la tâche, je me demande si on a déjà pensé à dessiner une ou plusieurs taxinomies possibles d’une flore des philosophies passées, actuelles et peut-être même futures ou au moins anticipées. Le motif de l’arbre ayant déjà servi aux mats de bateaux et aux piliers de cathédrales, pourquoi ne pourrait-il pas représenter la charpente des systèmes de la pensée humaine, chacun ayant ses racines (sources), ses piliers (auteurs, percepts, concepts) et ses branches (influences diverses). Son aspiration à croître correspondrait aux pousses apicales (dernier cri à la mode), au phototropisme (Lumières) et à la photosynthèse (Empirisme), alimentées par une sève brute d’origine plus ou moins ‘radicale’. ;-) (2) Lesquels désirs peuvent être façonnés à plus ou moins long terme par l’expérience collective d’un certain contexte historique de l’insularité : voir une illustration graphique des racines culturelles de la Grande-Bretagne, étalées du VIIe au XIXe siècle, dans A.J.Toynbee, page 38 figure 12, éd. Elsevier Séquoia, Bruxelles. (3) Aristote, Les seconds analytiques, I,I, dont le 2e paragraphe débute par : «La pré-connaissance requise est de deux sortes.» (4) N’ayant pas l’érudition pour l’établir au moyen de comparaisons bien documentées. (5) Avant lui, Machiavel sensibilise aux intrigues de l’exercice du pouvoir par Le Prince, où morale et politique sont confrontées, ce que Shakespeare met en scène sur le terrain par exemple dans sa pièce Henry VIII. (6) Sauf erreur, l’Angleterre a une religion d’État, si elle n’est encore un État religieux. (7) On peut voir une exception dans la longue diaspora juive, sauf que l’hébreu s’était quasi perdu et ne fut rétabli comme institution civile qu’après le retour en Israël. (8) Ne serait-ce qu’à partir du contraste primitif fini/infini = terre/mer. S’embarquer en mer revient à investir dans l’infini. Et maîtriser les vagues devient le gage d’une expansion durable des initiatives de la métropole, axée vers la conquête progressive du monde où on implante capitaux et technologies appropriés. Une fois maîtrisé, l’infini maritime cesse d’inspirer une crainte respectueuse, bientôt supplantée par un orgueil agressif trop humain. (9) Pourrait avoir inspiré ce culte des limites de la raison un peu particulier à Hume, pour qui «l’esprit était un sujet si limité» (au cerveau?) et qu’il chercha à mieux meubler. TNH-2, page 32 note 2. (10) Vers les XVIe et XVIIe siècles, en particulier. Greenwich, choisi méridien d’origine, est la patrie d’Élisabeth I et d’Henri VIII, selon Robert 2. Globe relié à l’histoire locale. (11) Il s’agirait d’un impératif collectif très tôt imprimé sur les besoins d’appartenance et de reconnaissance sociale que les individus manifestent ou ressentent à divers degrés. Doit-on parler d’une empreinte géo-historique ? (12) Par exemple, cette option prend forme dans le personnage Robinson Crusoé qui symbolise l’impulsion d’une classe montante, condensée en un type auquel chaque entrepreneur peut s’identifier. Voir Marthe Robert, pages 131-180, Roman des origines et origines du roman, Gallimard-Tel, 1972 ; les pages 141-148 montrent comment ce Robinson correspond à l’isolement de la bourgeoisie anglaise contemporaine du roman. (13) À ce compte là, l’intrusion de Guillaume premier avec son régime féodal peut avoir servi de leçon précoce contre laquelle on s’est ensuite mieux prémuni, d’abord par une force navale et plus tard par un équipement aérien à l’avant-garde (radars et cybernétique). (14) C.Taylor explique comment le passage du bien ancien (cosmos) au bien moderne (humain) considéré dans ses incidences politiques se réalise par la voie d’un «nominalisme médiéval tardif» et d’un «volontarisme théologique», qui font penser à G. d’Ockham et Duns Scot en particulier. C.Taylor, page 117, Les sources du moi, Boréal, 2003. (15) Par exemple, H.C.Mackinder, A.T.Mahan et N.J.Spikman Par zero • 2004-03-09 11:46:47 Permalien | Ajouter un commentaire • Réflexions, Savoir |
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