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Publié le mardi 27 janvier 2004

Mardi 27 janvier 2004
L'impression externe ; sa nature

Hume décrit peu les impressions externes.  Il parle d’images, de points et d’atomes simples, autant de modèles transposés aux idées qui sont des copies délestées d’affects sensibles. Le modèle atomique colle aux impressions externes et aux idées, mais les impressions internes y échapperaient(1), sauf aux deux plans langagier et méthodique préalables au traitement conceptuel ‘newtonien’ du flux passionnel(2).  À ce propos, je comprends que ce flux passionnel résulte d’associations d’impressions externes entre elles et d’associations d’idées, double régime contribuant à nourrir la production d’impressions internes ou passions jugées analogues à la gravitation. Ce principe d’unité qui relierait Newton à Hume par l’idée d’une double association,  me semble apte à motiver sa conception du système des passions et du système d’éthique(3). Dans ce cas, sinon l’impression externe, du moins l’idée aurait une réalité ontologique quelque peu différente de l’impression interne, [de] réflexion, passion ou perception de soi.  Autrement dit, affects et représentations sont deux données psychologiques aussi distinctes disons que l’énergie et l’information qui seraient réunies dans l’impression externe.  Bref, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.  Il y a donc lieu de distinguer jugement de perception ou de fait, jugement logique ou de relation et jugement moral ou de sentiment, d’affections que Spinoza affecte également d’une propriété d’association(4).

Impression et idée étant dans un rapport de cause à effet, elles sont à leur tour distinguées suivant le principe qui veut qu’une cause – l’impression – renferme plus de contenu d’être que l’effet – l’idée.  Soit dit en passant, on retrouve ce principe métaphysique dans la ‘preuve ontologique’ d’Anselme(5).  Il y aurait ainsi perte d’énergie dans l’idée, moins forte et moins vive que l’impression, contre un gain d’information, une capacité d’association accrue des idées entre elles, par mémoire qui conserve et par imagination qui invente de nouvelles associations libres, les re-combine, déplace, substitue, etc.  Cette énergie exogène de l’impression externe est passivement reçue, enregistrée, éprouvée. On en retrouve un doublon dans l’impression interne qui s’alimente d’idées ou directement d’impressions externes compilées, avec peut-être conservation du facteur énergétique qu’elle peut amplifier et décharger par exemple dans le règlement d’un conflit donné. Quant au degré d’épuration de l’idée plus ou moins dissociée de la passion, degré analysable et variant suivant l’aptitude, le caractère ou l’histoire de chacun, il me paraît justifier la prétention empiriste d’une typologie jungienne qui se réclame de Kant(6).  De tels types fonctionnels pourraient encadrer des catégories kantiennes conçues par un introverti qui voulait relier deux fonctions hétérogènes, pensée et sensation ou intuition, à la fois opposées et complémentaires, sans présumer si c’est ou non gagné d’avance.

À la différence des atomes éternels de Démocrite et des idées que la mémoire peut conserver, les impressions externes ne coexistent pas avec les idées qui les copient, et elles sont très éphémères. Ce fait brut est compensé par leur inépuisable surgissement, éternellement perpétué. On peut y voir des atomes spatio-temporels, épistémologiques plutôt qu’ontologiques parce que relevant d’une théorie de la connaissance repliée sur un sujet pris dans son immanence auto-suffisante. D’autant plus que Hume emprunte à Berkeley l’idée qu’être et paraître coïncident dans la perception, un peu suivant l’antique point de vue de Parménide qui fusionnait le savoir et l’être, la pensée et l’être, seul objet réel. Hume traduit cela par un premier contact avec l’être dans l’impression externe ; seulement, ce point de départ sensoriel est prétexte à une approche historienne, génétique, idée que Parménide refusait avec celle du changement, d’un devenir exclu par l’être conçu immobile, indivisible et homogène.  Hume me paraît donc parménidien dans l’impression isolée ou abstraite, mais il la rend héraclitéenne par son caractère éphémère qui appelle une succession incessante ; cette mobilité se voit renforcée dans le cas des impressions internes, des passions qui s’avèrent plus fluides et difficiles à isoler les unes des autres.

Contrairement à la conscience phénoménologique, qui est intentionnelle ou conscience de quelque chose, l’impression n’a pas d’intentionnalité(7).  Qu’elle soit externe ou interne, on ne parle pas d’une impression de quelque chose ; l’impression est telle qu’elle apparaît ou elle n’est pas, ni plus ni moins.  Autrement dit l’impression existe pour ainsi dire par elle-même ou en elle-même, aussi éphémère qu’elle soit, telle une pure qualité substantivée, claire et distincte.  Elle est conçue comme un fait de conscience immédiat et originel, antérieur à la distinction du sujet et de l’objet, du moi et du non-moi.  Malgré ce côté originel présenté comme un donné inexpliqué, j’ai tendance à lui prêter un contenu psychophysique(8) qui concerne déjà le corps et l’esprit humain, matière et forme constamment réunis dans cette nature humaine qui fait l’objet du traité.  Avant Hume, Spinoza résout l’union du corps et de l’esprit, qui représentent les deux modes étendue et pensée d’une substance divine unique, rejetée par l’athée.  Or à propos des modes reliés à la substance, Hume tranche ainsi : ou bien les qualités sont dispersées, comme dans l’idée de danse, ou bien elles sont réunies en un principe qui ne fonde pas l’idée complexe, comme dans l’idée de beauté(9).  Ceci étant posé, il se donne un espace pour recomposer la relation de l’âme au corps dans ce statut mixte de l’impression simple, comparable à la relation forme-matière de l’être, laquelle relation évolue passablement d’Aristote à Duns Scot dont Francis Bacon retient la mise en valeur du principe d’individualité intelligible, principe plus ou moins transposable à l’échelle microscopique de l’impression atomisée(10).

Suivant la perspective phénoméniste, l’impression n’existe que pour chacun de nous à l’état conscient.  Par son côté énergétique transféré à l’impression interne, elle s’apparente à la monade de Leibniz, atome d’énergie, point situé dans l’espace bien qu’inétendu, relié à la notion de ‘substance simple’ que Hume, quoi qu’il en dise, reporte peut-être radicalement à la qualité de l’impression sensible(11) qui serait prise comme ultime résidu ou substitut empirique d’une substance sceptiquement atomisée et incarnée dans l’espace et le temps. Rendues éphémères, minimales, contingentes, probables ou aléatoires, elles sont déclarées critère de l’existence et ne supportent rien d’autre qu’elles-mêmes ; le sujet qui les perçoit n’est lui-même rien d’autre qu’une collection d’impressions, il n’existe que par elles et même  fictivement(12). C’est comme si Hume opérait l’inversion, renversait complètement le rapport traditionnel de la substance à l’accident(13).  Ainsi, l’impression supplante l’accident aristotélicien auquel elle se substitue de prime abord par son côté qualitatif.  De plus, en devenant support atomisé d’une quelconque substance complexe physique ou psychologique dont la composition est déclarée fictive et dont l’entité dissoute n’a même plus droit à une existence réelle, elle supplante jusqu’à la substance simple.  Kant s’en tire de la façon suivante : il fait de la substance une catégorie de relation qui a pour schème la permanence dans le temps.  Celui-ci étant déjà une forme a priori de l’intuition sensible, il échappe à la notion d’une conservation de l’idée par la mémoire qui compilerait l’impact d’impressions externes semblables associées en une même idée copie.

Notes :

(1) TNH-2, page 11 note 1 : W.James, H.Bergson et J.P.Sartre ont critiqué l’atomisme psychologique.

(2) Je ne vois pas en quoi la notion de flux exclurait celle d’atomes spécifiques à chaque type d’impression, externe ou interne, sinon par le fait que les passions ou affections auraient un contour moins facile à ‘manipuler’, plus fluide que dans le cas des impressions externes ; comme si l’intériorité était un état de fusion intense, un magma ou plasma plus difficile à percevoir distinctement parce [que] moins ‘visible’, ses atomes ayant aussi des propriétés différentes, davantage intersubjectives probablement par le fait d’une origine relationnelle ; ou encore comme si l’extérieur spatialisé était plus discontinu que l’intérieur temporisé. Cet aspect tendrait à renforcer le principe empiriste qui rapporte l’impression interne aussi bien que l’idée à l’impression externe. Mais l’atomisme me paraît une notion souple, qui interprète l’observation.  Qu’on songe par exemple à l’atomisme logique de B.Russell.  Alors pourquoi ne pas distinguer l’atomisme des impressions [externes] de celui des passions, plus ‘monadique’, quant à forcer la note ?

(3) TNH-2, page 32 note 3 pour un conatus que Piaget récupère dans sa notion de schème ; page 33 note 3 et page 292 qui évoque en particulier une relation âme-monde. TNH-2, I,IV, pages 118-120, relève trois propriétés associatives de la nature humaine. Enfin, TNH-3, page 14 note 3, page 25 et page 248 pour l’idée de système.

(4) TNH-2, page 16 note 3 ; TNH-3, page 10 note 1 et page 21 notes 3 et 4.

(5) Atlas de la philosophie, page 105.

(6) Types psychologiques, page 296.

(7) Hume n’ignore pas pour autant la notion d’intention morale qu’on retrouve chez Kant dans le concept de bonne volonté. TNH-3, page 24 note 3.

(8) Plus tard mis en valeur par Fechner au plan expérimental.

(9) TNH-1, page 82.

(10) Hume estime F.Bacon qui rêvait d’une science de l’individu.

(11) «Mais, je le crois, personne n’affirmera que la substance est une couleur, un son, une saveur.» TNH-1, page 81.  Descartes avait identifié la substance physique à une qualité primaire, l’étendue.  Hume suggère ici que dans ce contexte rationaliste, la substance ne peut être une qualité secondaire, un accident perçu subjectivement.  Et c’est pourtant ce qu’il exige dans son argumentation par l’absurde commandé par le principe empiriste : «Je demanderais volontiers aux philosophes (…) si l’idée de substance est tirée des impressions de sensation ou des impressions de réflexion ?»  Si non, soit elle n’existe pas, soit l’impression doit supplanter la substance.  Originaire et préalable à l’objet et au sujet, l’impression est posée comme une synthèse de l’étendue et de la pensée, substances ou modes, à partir de laquelle sont dérivées la genèse de la pensée, celle des idées copies, aussi bien que la philosophie des passions, matériau de la morale.

(12) On peut comparer au statut du gène par rapport à l’organisme chez E.O.Wilson, l’auteur de la sociobiologie.

(13) On trouve un type d’inversion flottante dans les théories de la physique : La Recherche, pages 29 et 88, janvier 2002, #349.

Par zero • 2004-01-27 13:17:48
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