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| Publié le vendredi 17 octobre 2003Les quelques citations annoncées dans le billet précédent se réduisent ici à un seul extrait en quatre paragraphes, plus bas résumé et commenté sur quelques points. Il s’agit d’étayer un peu mieux l’analyse psychologique déjà proposée dans les notes 3 et 9 d’un billet antérieur, laissée sans support suffisant. (Par ailleurs, on trouvera ici-même une traduction française du texte anglais de l’Enquête sur l’entendement humain, discuté dans Ruminations.) Traité III,XIV, tome 1, pages 252 à 254 : «L’idée de nécessité naît d’une impression. Aucune impression apportée par les sens ne peut engendrer cette idée. Celle-ci doit donc dériver de quelque impression interne ou impression de réflexion. Il n’y a pas d’autre impression interne en relation avec le fait, qui nous occupe actuellement, que la tendance produite par la coutume, à passer d’un objet à l’idée d’un autre objet qui l’accompagne habituellement. Telle est donc l’essence de la nécessité. Somme toute, la nécessité est quelque chose qui existe dans l’esprit, mais non dans les objets ; il nous est impossible d’en former une idée, même la plus lointaine, si nous la considérons comme une qualité des corps. Ou bien nous n’avons pas d’idée de la nécessité, ou bien la nécessité n’est que la détermination de la pensée à passer des causes aux effets et des effets aux causes d’après l’expérience de leur union. Ainsi, de même que la nécessité, qui produit l’égalité de deux fois deux à quatre, ou celle des trois angles d’un triangle à deux droits, se trouve seulement dans l’acte de l’entendement par lequel nous considérons et comparons ces idées, de la même manière la nécessité du pouvoir qui unit les causes et les effets, se trouve dans la détermination de l’esprit à passer des unes aux autres. L’efficacité ou l’énergie des causes n’est placée ni dans les causes elles-mêmes, ni en Dieu, ni dans le concours de ces deux principes ; elle appartient entièrement à l’âme qui considère l’union de deux ou plusieurs objets dans tous les cas passés. C’est là qu’est placé le pouvoir réel des causes, ainsi que leur connexion et leur nécessité. J’ai conscience que de tous les paradoxes que j’ai eu, ou que j’aurai par la suite, l’occasion d’avancer au cours de ce traité, le paradoxe présent est le plus violent et que c’est seulement à force de preuves solides et de raisonnements que je peux espérer le faire admettre et triompher des préjugés invétérés de l’humanité. Avant de nous ranger à cette doctrine, combien de fois devons-nous nous répéter que la simple vue de deux objets, ou de deux actions, même unis, ne peut jamais nous donner l’idée d’un pouvoir ou d’une connexion entre eux ; que cette idée naît de la répétition de leur union ; que la répétition ne découvre ni ne produit rien dans les objets, mais qu’elle agit seulement sur l’esprit par la transition coutumière qu’elle produit ; que cette transition coutumière est donc identique au pouvoir et à la nécessité qui, par suite, sont des qualités des perceptions et non pas des objets et qui sont senties intérieurement par l’âme et non pas perçues à l’extérieur dans les corps ? L’étonnement accompagne communément tout ce qui est extraordinaire ; et cet étonnement se change immédiatement en une estime ou un mépris, du plus haut degré, selon que nous approuvons ou désapprouvons le sujet. Je le crains beaucoup : bien que le précédent raisonnement m’apparaisse le plus court et le plus décisif qu’on puisse imaginer, pourtant, avec la généralité des lecteurs, l’inclination de l’esprit prévaudra et leur donnera un préjugé contre la doctrine présente. Cette inclination contraire s’explique aisément. C’est une observation courante que l’esprit a beaucoup de penchant à se répandre sur les objets extérieurs et à unir à ces objets les impressions intérieures qu’ils provoquent et qui apparaissent toujours au moment où ces objets se découvrent aux sens. Ainsi, comme certains sons et certaines odeurs accompagnent toujours, trouvons-nous, certains objets visibles, nous imaginons naturellement une conjonction, même locale, entre les objets et les qualités, bien que les qualités ne soient pas de nature à admettre une telle conjonction et n’existent en réalité nulle part. Mais j’en parlerai plus complètement par la suite(1). En attendant, il suffit de remarquer que ce même penchant est la raison qui nous fait admettre que la nécessité et le pouvoir se trouvent dans les objets que nous considérons et non dans notre esprit qui les considère ; néanmoins il nous est impossible de former l’idée la plus lointaine de cette qualité, quand nous ne la prenons pas comme la détermination de l’esprit à passer de l’idée d’un objet à celle d’un autre objet qui l’accompagne habituellement.» (1) Hume renvoie 70 pages plus loin le lecteur insatisfait de cette illustration discutable. = = = Résumé des 4 paragraphes prélevés du Traité III,XIV, tome 1, de David Hume : 1. L’idée de nécessité naît d’une impression interne. 2. Nécessité mathématique et nécessité de fait sont deux idées dans l’esprit. 3.Violent paradoxe, démontré par : a)voir ; b)répéter ; c)accoutumance de l’esprit ; d)coutume identique à pouvoir et nécessité, qualités de la perception interne et non des objets externes. 4. Explication d’un rejet du paradoxe : l’esprit s’unit aux objets confondus avec lui. Mon commentaire 1. Ce genre de raisonnement a pour effet de rapatrier dans l’esprit humain tous les pouvoirs jusque là prêtés à la nature ou aux divinités. Voilà une première conséquence peu remarquée de l’empirisme humien, peut-être parce que son argument est usé, antique. On peut la récupérer dans l’idée d’immanence de Dieu en nous, ou sa présence dans notre esprit : privilégier l’immanence sur la transcendance divine, peut conduire vers une forme d’idéalisme qui divinise l’humain jusqu’à supplanter Dieu : Hume est athée. Une seconde conséquence : la tendance à situer hors de soi ce pouvoir de l’esprit est non moins remarquable et peut confiner vers le positivisme(2). De fait, le phénoménisme(3) humien oscille entre ces deux pôles : idéalisme et positivisme. Placé devant pareil flottement psychologique, je me demande si ce transfert particulier du pouvoir de l’esprit n’a pas déjà été analysé par quelqu’un au titre d’un «transfert du contenu subjectif dans un objet»(4). 2. Quant au rapprochement établi entre nécessité logique et empirique (ontologique), il trouve un complément pratique dans l’idée d’une nécessité morale qui aurait également sa source dans l’esprit humain. Car ces trois facettes de la nécessité – logique, ontologique et morale – forment un groupe systémique qu’il m’est assez difficile d’ignorer, compte tenu des dérives connues du courant empiriste vers le pragmatisme et l’utilitarisme, sans parler des idées d’Adam Smith, contemporain de David Hume, et de leur incidence relative sur l’entreprise et son idéologie sociale jusqu’à nos jours. J’imagine donc que dans un autre tome du Traité, Hume parle d’une nécessité morale enracinée dans nos sentiments humanitaires, afin de boucler la boucle entrouverte. 3. Enfin, la conscience qu’a l’auteur d’une violence paradoxale extrême de son raisonnement tiendrait à ce que son introversion est conscientisée(5) et qu’il mesure alors mieux l’écart entre sa position et celle d’une opinion extravertie, jugée victime inconsciente de son fait. Ce point de vue psychologique ne posant qu’un constat du fait de deux attitudes opposées se veut neutre en principe, sans jauger la valeur de l’une ou de l’autre attitude. Notes : (2) Positivisme : valide l’expérience sensible et les lois scientifiques, sans métaphysique. (3) Phénoménisme : il n’existe que des phénomènes, dont les faits de conscience sont des sortes d’interfaces bipolaires seules réelles (cas des perceptions selon Hume). (4) Jung, p460, in TP : Définition de projection. Et Jung précise : «La projection repose sur l’identité archaïque du sujet et de l’objet ; mais elle ne peut s’appeler projection qu’à partir de l’instant où est apparue la nécessité de dissocier l’identité à l’objet. Cela se produit quand l’identité devient gênante, c’est-à-dire, lorsque l’absence du contenu projeté gène l’adaptation, et rend désirable son retour au sujet. À partir de ce moment, l’identité, jusque-là partielle, prend le caractère de projection. Cette expression désigne donc un état d’identité perceptible et, par conséquent, accessible à la critique du sujet lui-même ou d’autrui.» Ces précisions s’ajustent quasi littéralement à l’analyse humienne du préjugé qui résiste à sa théorie, au point qu’on dirait que Jung a puisé sa notion de projection à cette source, sans parler ici de contenu psychopathologique particulier où il distingue une forme passive et une forme active de projection. (5) Jung, page 461, in TP. «La projection est donc un processus d’introversion, car, à l’inverse de l’introjection, elle ne consiste ni à attirer l’objet en le sujet, ni à l’y assimiler, mais à l’en détacher et à l’en différencier.» Ici, attirer est à détacher ce que confondre est à différencier. Ainsi, Hume détacherait de la cause objective un pouvoir secret qu’il rapporte à l’esprit considéré comme sujet percevant actif dans le processus d’accoutumance. Voyant que les autres délèguent plutôt le pouvoir secret de la cause à l’objet extérieur, il constate sa différence solitaire, l’assume et l’impose dans ce violent paradoxe venant de sa position différente et seule évidente pour lui, mais que les autres ne partagent pas, ce qu’il explique par leurs préjugés invétérés. C’est du moins mon interprétation actuelle d’une situation singulière peu évidente à première vue et où on peut aisément s’empêtrer, soit dit en espérant que ce n’est pas ici le cas, bien que nul n’échappe à une erreur d’interprétation.:-)
Par zero • 2003-10-17 12:08:48 Permalien | Ajouter un commentaire • Savoir, Réflexions |
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