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| Publié le mardi 14 octobre 2003Insatisfait de mon enquête, je veux ressasser ma sauce brune dans l’espoir de mieux m’approprier quelques figures de l’empirisme. Car cette théorie de la connaissance ne cesse d’évoluer, attestant ainsi de sa vitalité. Les trois auteurs abordés le confirment. Aristote établit que l’intelligence est une table rase, où ne s’empilent que des idées tirées de l’expérience : tel est le premier modèle du tamis qui accepte plein d’idées métaphysiques transposées. Ockham oppose ensuite connaissance empirique à croyance au donné de foi révélé ; il les dissocie avec soin, en commençant par élaguer les plus gros grumeaux métaphysiques discernés, jugés indigestes. Hume achève ce travail d’épuration en rénovant subtilement le treillis qui désormais récupère sans scrupule le jus (substantifique moelle) d’une riche foi en de multiples croyances de toutes sortes, diluées dans la connaissance. Pourquoi, sinon par souci de montrer l’origine expérimentale d’éléments cognitifs et affectifs combinés, qu’ils soient d’origine extérieure ou intérieure ? De là me vient l’image géophysique d’un savoir unifié en trois couches principales, saturées de croyances dont une croûte enveloppe les connaissances scientifiques, avec un noyau central de cristaux purifiés, en un état de fusion qui correspond à la logique et aux maths. constamment remuées. Faut-il préciser que l’empirisme est une théorie critique des connaissances entièrement acquises par un ardent labeur d’observation et d’expérimentation. C’est ainsi qu’Aristote récupère la part idéaliste du réalisme de Platon, par transplantation de ses Idées dans le compromis de formes substantielles concrètes. Plus spécialement dévoué au processus de connaissance, Ockham simplifie les catégories et postulats cognitifs d’Aristote, réforme sa logique et confine l’abstraction d’universaux aux manipulations linguistiques inventées par l’esprit humain pour les besoins de la cause. Mais arrivent Berkeley et Hume qui dénient ou plutôt révisent l’abstraction des universaux en les confinant à une signification beaucoup plus strictement nominaliste, basée sur l’existence réitérée d’un individuel concret nominal, maintenant réaffecté à l’expérience intérieure individuée, communicable, imprimable, médiatisable. Outre l’abstraction, Hume critique ensuite la notion de substance, balayant aux deux extrémités du savoir humain (périphérie et centre) la moindre trace de métaphysique et de théologie concernant corps et esprits. Ces deux motifs de querelles meurtrières semblent désormais relégués aux oubliettes, jusqu’à plus ample informé(1). Il reconstruit finalement la notion de causalité en la fondant uniquement sur des perceptions du soi mis au contact d’un monde extérieur inépuisable, renouant secrètement avec une tendance judéo-chrétienne à l’intériorisation. Ce point de vue relativiste(2) souligne notre relation de dépendance autant cognitive qu’affective envers l’environnement naturel à la fois physique et humain, aussi bien que le développement progressif et cumulatif de nos interactions avec la nature. Ces interactions sont reconstruites à neuf, compte tenu du fait que notre nature humaine singularisée s’intègre et se surimpose à un environnement non seulement spontanément changeant, mais surtout susceptible d’être constamment restructuré à volonté. Ce faisant, certaines substitutions sont apparues. Ainsi, le conflit meurtrier de croyances collectives dogmatisées fait place au scepticisme critique assumé par chacun, propre à une spéculation théorique mouvante et partie dissociée d’une pratique de vie quotidienne autrement rythmée en ce qu’elle est plus réaliste et confortable dans la mesure du possible désirable. D’ailleurs Hume reconnaît que son interprétation spéciale de la causalité heurte de front des croyances établies sur les bases d’une psychologie profonde méconnue, jusqu’à aujourd’hui. Un prochain billet tentera d’illustrer ce point par quelques citations tirées de son Traité. L’autre aspect que je veux retoucher concerne encore la notion de causalité, cette fois-ci traitée dans un texte vulgarisé, destiné au public élargi, ici-même disponible en anglais sur le Web. Il part du contraste entre sciences déductives ou mathématiques et sciences des faits qui portent sur des réalités existantes, aussi bien physiques qu’humaines ou morales. Tout d’abord, il établit que les différents termes d’une relation causale sont observables, jamais déductibles. Hume le redit à souhait dans divers textes, avec l’obstination typique de ce que j’appelle volontiers une pulsion empiriste vouée à l’intense et infatigable exploration émue de l’inépuisable richesse diversifiée du monde à inventorier. Même étalage de l’observation d’une succession constante ou répétitive des termes d’une relation causale, dont l’habitude lassante peut inciter à escamoter l’impact émotionnel, d’ailleurs exploité en publicité. Car observer ou inférer le contraire de ce qu’on prévoit est tout aussi intelligible(3), nullement contradictoire, simple confirmation du fait que les relations causales naturelles ne sont jamais objectivement nécessaires, mais situées par delà nos sensations et notre mémoire aussi bien qu’hors porté de tout raisonnement a priori(4). Car le cœur des relations causales réside dans quelque structure cachée, pouvoir secret lié aux causes antécédentes. Ce noyau échappe aux (à nos) esprits faibles et aveugles, portés à simplifier des réalités estimées inaccessibles ou trop complexes. Il y a là un impérieux aveux de modestie masquée, par souci d’une méthode dont Kant note les prétentions modérées, assertions réservées, avec extension maximale de l’entendement(5). Dans le texte de 4,400 mots, nécessaire en négatif et habitude (custom) en positif ne figurent chacun qu’une fois. L’auteur demande si du pain qui l’a nourri une fois le nourrira une seconde fois s’il a les mêmes qualités sensibles. Je traduis sa réponse : «La conséquence n’est en aucun cas nécessaire.» Car elle serait au mieux forgée par l’esprit. Au fait, cette prévision du pain nourricier est toujours présente à l’esprit, liée à l’instinct de conservation. L’analyse révèle que ce n’est jamais rien d’autre qu’une supposition d’un esprit incapable de conclure à la valeur nutritive d’un aliment en se basant sur ses seules qualités sensibles. Or la théorie d’Ockham indique à qui cherche la vérité de ne pas confondre supposition de l’esprit et supposition de fait dans une même proposition. Voilà qui est plus discret que la théorie de l’habitude élaborée dans son Traité. Dans la présente enquête, Hume insiste donc pour dire que les propriétés secrètes d’un corps sont dissociées de ses qualités sensibles, ce qui me paraît tout à fait sensé. Pour autant, il ne succombe ni à l’idée de substance ni au principe d’induction. D’un tel scepticisme du plus pur empirisme humien, Russell conclut qu’il repose entièrement sur un rejet de l’induction(6). Or sans un tel principe logique indépendant et de l’expérience et de tout autre principe logique, la science est impossible. Tandis qu’avec un tel principe ajouté, le pur empirisme de Hume se trouverait parfaitement validé, ce qui ouvre la porte aux développements ultérieurs de l’empirisme, un siècle plus tard. Il me semble que le dernier paragraphe ramasse très bien la pensée de l’auteur. Il a retenu la douloureuse leçon vite apprise par l’enfant qui touche la flamme d’une chandelle : avant même qu’il sache raisonner ou parler, l’attente du même effet produit par une même cause lui est salutaire. Un animal conclurait pareillement. Répondre qu’il s’agit là d’un pur réflexe inné n’explique peut-être pas que la leçon est apprise d’un seul coup. On peut penser que la précocité et la rapidité de l’apprentissage tient au fait que la très vive et très forte impression reçue génère une émotion préverbale qui renforce l’association spontanée établie par l’enfant entre les qualités sensibles d’une flamme et les effets nocifs ressentis ou observables dans son corps(7). Ce sont là les seuls termes empiriques accessibles à l’enfant. Je note que l’essence de la leçon apprise d’un seul coup grâce à l’intensité particulière de l’expérience, se retrouve intégralement décantée dans l’unique critère de distinction que Hume établit entre les idées et les impressions sensibles dont elles dérivent(8). Un peu comme si cette expérience primitive avec la flamme d’une chandelle en était un prototype exemplaire, récupéré dans une transposition généralisée au schéma empiriste qui fut d’ailleurs conçu en vue d’élucider le mécanisme à l’origine des connaissances humaines. Cette dernière supposition est partiellement corroborée par un spécialiste de la genèse des connaissances humaines, qui a observé des manifestations de la causalité chez le nourrisson(9). Malheureusement, je n’ai pas de texte où il référerait explicitement à ce passage précis de Hume. Qui pis est, dire que les analyses de Hume rappellent la causalité telle qu’identifiée aux premières phases du stade sensori-moteur, c’est plus ou moins suggérer que sa théorie se situe en deçà de ce qu’il avait déjà appris avant de quitter le berceau(10). Notes: (1) L’analyse de la matière et L’analyse de l’esprit sont deux ouvrages distincts de B.Russell. La version française du second semble hélas épuisée depuis belle lurette. (2) Où chacun valide ses propres connaissances et normes d’action : savoirs et pratiques relèvent de déterminations subjectives, psychologiques, sociales ou historiques variables. (3) L’imagination de Hume est constamment prédisposée à l’accueil de miracles naturels, au point que son scepticisme empiète même sur le principe d’induction. Ce faisant, je pense qu’il conçoit une nécessité pratique imposée par la volonté humaine au lieu qu’elle nous soit dictée par la nature extérieure. Autrement dit, avec une sorte d’impératif catégorique avant la lettre, le conquérant impose sa loi transcendantale par un baptême du feu, procédé encore actuel au moins jusqu’en 2003, tout comme on peut le voir pratiqué dans La planète des singes ou dans une version machiavélique de l’Histoire. (4) Reste à voir si Kant a tenu compte ou non d’une telle prévention contre l’a priori, et dans quelle mesure. Kant n’est certes pas un adepte de l’empirisme pur. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne l’intègre pas dans sa pensée, d’une certaine manière qu’il me reste à déterminer, s’il y a lieu. (5) Dic. de N.Baraquin et al. (6) On retrouve chez K.Popper une critique analogue à celle que fait Hume de l’induction. (7) Hume ne l’explicite pas dans ce texte, mais l’idée est sous-jacente. Également valable chez l’animal, sa théorie n’attribue aucune spécificité à l’humain sur ce terrain. Il y a là ce qu’on pourrait appeler un germe de zoo-centrisme. (8) Témoin ces deux premières phrases de son Traité : «Toutes les perceptions de l’esprit humain se ramènent à deux genres distincts que j’appellerai impressions et idées. Leur différence réside dans les degrés de force et de vivacité, avec lesquelles elles frappent l’intelligence et font leur chemin dans notre pensée et conscience.» (Traité I,I, page 65) C’est moi qui souligne. Par ailleurs, Russell écrit : «Lorsque Hume dit que les idées dérivent des impressions qu’elles représentent exactement, il va au delà de ce qui est psychologiquement vrai.» (9) J.Piaget, Logique et connaissances scientifiques, pages 612-614. L’approche cognitive de Piaget oblitérerait des éléments bio-affectifs qui justifient en partie l’extension que David Hume prête à l’impact vital qu’a cette matière de son argumentation, normalement actuel de naissance à trépas, ce qui n’est pas le cas du jeu des hochets. Par zero • 2003-10-14 12:39:26 Permalien | Ajouter un commentaire • Savoir, Réflexions |
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