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| Publié le lundi 29 septembre 2003Parmi les théologiens du Moyen Âge, le franciscain Guillaume d’Ockham (ici et là) (1285?-1349) n’a pas construit de grand système comme Thomas d’Aquin (ou ici) (1225-1274) et Jean Duns Scot (1266-1308). Même s’il n’a jamais obtenu le grade de maître ou docteur, son œuvre écrite et son enseignement ont cependant remis en question certains dogmes(1), la logique ancienne et moderne de même que la réalité des essences. Pas surprenant que l’université de Paris aie tôt condamné sa doctrine, le pape Jean XXII déconseillé d’étudier son œuvre et condamné une cinquantaine de ses propositions suite à un procès de quatre ans (1326). Menacé, Guillaume défendit par la plume les droits (ou par là) temporels d’un empereur de Bavière en échange d’une protection par l’épée face au pouvoir spirituel envahisseur du pape. Malgré cela, ses disciples furent nombreux de son vivant et jusqu’au XVI siècle les universités ont enseigné la doctrine nominaliste, Luther et David Hume se sont inspiré de sa pensée et des linguistes du XXe siècle, dont Roman Jakobson, redécouvrent la pertinence de ses analyses du langage. Vers la fin du XIIIe siècle, les rapports entre philosophie et théologie sont tendus : selon les censures de 1277(2), Thomas d’Aquin rationalise trop la théologie sous l’influence d’Aristote tandis qu’en 1283 le chapitre franciscain d’Avignon condamne un faux mysticisme ennemi de la science et exagérément augustinien. Autant l’autorité des anciens que celle de l’Église moderne armée de sa propre tradition pèsent lourd sur la conscience des penseurs contemporains. Pas facile alors de naviguer entre ces deux récifs, dans un climat intellectuel intempestif où thomistes et scotistes s’affrontent sur des questions abstraites et subtiles, intensément débattues. Ockham succomba peut-être à la tentation de simplifier ces enjeux divergents devenus trop difficiles à concilier, partager ou parfaire, en coupant dans le vif des conceptions d’Aristote, de Thomas d’Aquin ou même de Duns Scot(3). À cette fin, il use du principe aristotélicien d’économie, qui consiste à ne pas multiplier les êtres sans nécessité, mais en le retournant au besoin contre certains concepts d’Aristote(4). Pour ce faire, il avance une théorie de la supposition linguistique : une supposition peut être matérielle (vise le mot), formelle ou simple (vise le concept ou le sens), réelle (vise l’objet) ou logique (vise la pensée de l’objet). Suivant cette théorie, une phrase est vraie si sujet et prédicat supposent la même chose. Cette règle logique nouvelle éviterait la confusion entre distinction logique et différence réelle d’où découlerait la création d’entités illusoires. D’abord il retient que la connaissance intuitive porte seule sur les existences concrètes. Puis il neutralise la distinction entre essence et existence ; pour lui, seule existe réellement l’essence individuelle concrète, objective et contingente, voulue et créée telle par Dieu. Il oblitère ainsi toute médiation intangible posée entre les choses et la pensée que nous en avons. Parmi les catégories d’Aristote, il en retient deux jugée seules réelles : qualité(5) et substance ou quantité, car la quantité désigne la substance au point que l’extension coïncide avec elle. Je rappelle ici qu’Aristote, tout orienté vers la biologie, n’a jamais écrit de livre sur les mathématiques. Quand on sait que les maths se sont développées chez les Grecs, c’est étonnant, sauf que leur domaine d’application était peut-être encore trop réduit au regard de son orientation empiriste. Cette lacune dans son œuvre ouvre une faille par où la pensée moderne va s’infiltrer et s’épanouir. En effet, cette sélection simplifiée des catégories logiques d’Aristote par Ockham présente quelque parenté avec l’importance que prend l’étendue dans la pensée cartésienne. Je résume ainsi l’évolution du concept de quantité : Aristote rapporte l’accident quantité à une des trois espèces de changement(6) et selon lui l’accident relation manifeste la finalité des changements qui ordonnent l’univers ; son idée peut donner à penser encore aujourd’hui. Pour Thomas d’Aquin l’accident quantité, lié à la matière, est principe d’individuation des corps, tandis que Duns Scot substantive autant forme que matière, et même l’individualité. Il me semble que Guillaume, qui retient la distinction entre une forme et une matière rendue partiellement intelligible(7), tient sa sélection simplifiée des catégories d’Aristote d’une tendance empiriste déjà marquée chez Robert Grossetête (1175-1253) et Roger Bacon (1210-1292), qui lui indiquent un accès prometteur à l’étude plus poussée des changements matériels quantifiés. Ockham exclut donc la postulation d’espèces intelligibles universelles, immanentes aux choses selon Aristote et Thomas d’Aquin. Par le fait même, l’idée d’un intellect agent devient désuète : certains auteurs(8) l’ont d’ailleurs confondu avec une présence divine active qui présiderait à l’intuition directe des essences intellectuelles, sans aucun recours à l’abstraction. Autrement dit, selon Guillaume la vérité d’une proposition ne devient réelle qu’avec l’évidence immédiate de son contenu donné par intuition, qu’elle soit sensible ou interne, ce qui écarte autant l’intuition intellectuelle que l’abstraction. Car l’abstraction(9) ne conclurait pas à l’existence réelle concrète extérieure d’une vérité qu’elle affirme : c’est du moins le cas d’une définition mathématique qu’on se donne. Une telle vérité abstraite existe au moins dans l’esprit, minimalement parlant. Il me semble que ce point de vue se rapproche d’une pensée cartésienne qui distingue l’étendue concrète et objective, appropriée aux actions, d’une étendue abstraite ou idéale, reconstruite par la pensée, apprêtée aux opérations de l’esprit. La concordance éventuelle des deux types d’étendue – concrète et conçue – demeure une question toujours ouverte, que Descartes fait cautionner par la véracité divine(10), argument repris par Malebranche et Berkeley. Reste à voir le statut les idées générales ou universaux dans la pensée d’Ockham. Aristote postule leur existence immanente aux choses concrètes, avec prélèvement par abstraction. La question s’actualise dans les actes de langage. En effet, les noms communs ont un sens général, par exemple le mot cheval, bien qu’il n’existe que des chevaux singuliers. Et si je désigne tel cheval par un nom propre, sa chevalité ou son appartenance à l’espèce cheval n’est pas retenue. Un peu comme si le langage résistait à désigner l’existence de formes substantielles singulières. Sous l’appellation «querelle des universaux», cette question remue le Moyen Âge du XIe au XIVe siècle. Elle concerne la théorie de la connaissance et resurgit plus tard à travers l’universel concret hégélien et les universaux linguistiques chomskyens. Au Moyen Age, quatre solutions sont mises sur la table : le réalisme nie l’objet concret au profit d’une valeur de réalité absolue des idées subsistantes, avec propriétés similaires aux concepts abstraits, dans quelque habitat, matière, ciel idéaliste ou Dieu ; le nominalisme confine ces idées aux noms communs qui désignent un groupe d’individus concrets, mais sans expliquer l’aspect universel et nécessaire des sciences ; le conceptualisme admet l’existence de deux pôles indépendants, le singulier matériel et l’universel construit par l’esprit, d’où résulte une objectivité plus conceptuelle que réelle ; enfin le réalisme mitigé ou conceptualisme modéré pose l’idée comme nature exprimée sous divers modes, dans la matière par individuation, dans les concepts par abstraction, en Dieu pris comme source créatrice ou cause exemplaire. La position nuancée d’Ockham tranche pour un mixte de nominalisme et conceptualisme. Il confine les universaux à l’interprétation du langage par un esprit humain soucieux de communiquer ses pensées. Ce faisant il sépare le réel du logique, chacun étant pourvu d’un support distinct. En effet les choses diffèrent assez clairement des mots conçus comme substituts conventionnels construits qui servent à signifier des choses dont ils sont dissociés par une structure linguistique distincte. Ainsi les mots sont supposés seul support d’abstractions qui n’existeraient pas sans eux. C’est du moins par eux que l’esprit exprime le plus clairement ses intentions et ses interprétations. Dans la même optique, Condillac dira plus tard qu’avec ses faits, ses lois et ses théories, «la science n’est qu’une langue bien faite», une construction qui propose divers modèles virtuels et abstraits, filtres régulateurs d’une perception de réalités plus ou moins vérifiables, qui s’y conforme tant bien que mal, ce qui peut entraîner l’ajustement éventuel des modèles disponibles non fiables ou insuffisants. En résumé, je note d’abord que Guillaume se concentre sur la connaissance plutôt que sur l’être qu’il délaisse avec la métaphysique, ce qui semble un trait de l’empirisme qui pose l’origine sensible du savoir, s’y tient fermement et qui domine l’orientation de la philosophie moderne. Ensuite, dans la lancée de Duns Scot, il valorise la volonté, le libre arbitre et l’autonomie des individus, autant de valeurs à la base d’une Réforme protestante qui le suivra de près. Enfin, je pense qu’on ne peut pas bien comprendre les motivations d’Ockham sans voir leur affinité au moins avec la pensée de Duns Scot, son prédécesseur immédiat qui était également antithomiste, bien que métaphysicien. Mais je n’ai pas réussi à trouver sur le Web des illustrations valables de cette filiation qui concerne les racines d’un empirisme britannique qui s’est épanoui plus tard. (1) Trinité et Eucharistie. (2) En 1277 le pape Jean XXI demande qu’on enquête sur l’orthodoxie de l’enseignement des maîtres ès arts qui acceptent mal que l’autorité doctrinale brime leur autonomie. C’est ainsi que l’évêque de Paris Tempier dresse une liste de 219 propositions condamnables dont plusieurs sont défendues par Thomas d’Aquin, parmi d’autres. En même temps un archevêque condamne à Oxford 30 propositions dont plusieurs visaient l’unité de la forme. (3) Par ses analyses critiques orientées vers la théorie de la connaissance, Ockham imprime à la philosophie un nouveau paradigme qui va dominer la philosophie moderne et qui tasse la métaphysique jusqu’à l’exclure complètement. Pour lui, l’être est une totalité englobante, comparable à l’univers créé conçu comme un contingent singulier, produit d’une libre volonté divine elle-même contingente. Volonté, libre arbitre et individu autonome, contingence existentielle et empirisme sont des thèmes forts, même antérieurs à Duns Scot, et cohérents avec certaines prises de position hétérodoxe chez Guillaume, qui ouvrent la voie d’un protestantisme avant la lettre, en état de germination. (4) Ce rasoir d’Ockham est donc de seconde main, mais muni d’un mode d’emploi inédit. Tout comme l’expression «table rase» qu’on attribue faussement à Descartes et qui date également d’Aristote : «tabula rasa in qua nihil est scriptum» décrit d’abord l’intelligence comme puissance pure, sans idées innées ni réminiscences platoniciennes. (5) Chez Ockham cette «qualité» semble antérieure à la distinction entre qualités première et seconde, posée par Descartes suivi par Locke. Les qualités premières ne peuvent être séparées des corps, telle la quantité, tandis que les secondes dérivent de nos sensations de couleur, son, goût, etc. D’après la physique qualitative d’Aristote, l’acte est à la qualité ce que la puissance est à la quantité, (6) Changements quantitatif, qualitatif et de lieu. (7) Matière conçue comme puissance active suivant Duns Scot, la rendant intelligible puisque créée par Dieu, ce qu’Aristote ne peut imaginer, mais il distingue entre matière première et matières secondes, ce qui ouvre peut-être une porte aux puissances actives de Duns Scot (8) Alexandre d’Aphrodisias, fin du IIe siècle, et R.Bacon qui, suivant une tradition augustinienne, conçoit que la matière n’est pas puissance pure, ayant quelques raisons séminales en elle ; R.Bacon conçoit même plusieurs matières premières, diverses selon les espèces, sans référer à l’atomisme antique ni aux matières secondes d’Aristote. (9) Toutes les voies semblent ouvertes : Intellect agent avec ou sans abstraction, abstraction sans intellect agent et même ni abstraction ni intellect agent. Une abstraction mathématique serait une essence sans existence réelle, sinon conceptuelle si on n’est pas nominaliste pur. (10) Dans sa 3e méditation, Descartes demande «si les idées qui sont en moi sont semblables ou conformes à des choses qui sont hors de moi». Auteurs consultés : N.Baraquin, E.Bréhier, F.Chatelet, E.Gilson, F.-J.Thonnard. Par zero • 2003-09-29 12:04:02 Permalien | Ajouter un commentaire • |
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