| Au fil de l'eau
|
|
Menu
zero Liens Catégories
| Publié le lundi 22 septembre 2003Pour bien définir l’empirisme, il ne suffit pas de dire qu’il est basé sur l’observation et l’expérience. Je pense qu’on a intérêt à le situer dans les contextes culturels particuliers qui furent favorables à son développement chez trois de ses principaux défenseurs : Aristote, (voir ici et là) Guillaume d’Ockham et David Hume. En gros Aristote s’est opposé à l’idéalisme platonicien, Ockham a lutté contre l’aristotélisme d’un Thomas d’Aquin, Hume s’est fait critique du rationalisme cartésien. Il s’agit de voir très sommairement comment chacun de ces trois représentants illustre un commun souci qui se précise avec le temps et qui dessine peu à peu les contours d’une investigation scientifique dite empiriste. Chez Aristote, l’empirisme se manifeste par un sens de l’observation encyclopédique. J’imagine que sa principale motivation correspond à l’intention ferme de ramener les Idées de Platon (voir ici et là)dans les choses concrètes où elles sont déclarées immanentes(1). À cette fin, les objets concrets sont conçus comme composés d’un mélange de forme et de matière. De cette incarnation des Idées ou Formes de Platon dans la matière dérivent le statut des universaux, la notion d’abstraction, celle des catégories et enfin la théorie des quatre causes(2). En d’autres termes : comment des idées universelles et nécessaires peuvent-elles se réaliser dans des individus concrets et contingents; comment peut-on accéder aux idées immanentes; enfin comment sont-elles compatibles avec le phénomène du changement. La première question, celle des universaux, découle des propriétés de l’Idée platonicienne qui, du fait qu’elle participe de l’être, s’avère simple, indivisible, immobile, isolée, universelle, nécessaire et même accessible par intuition directe. Aristote répond à cet atomisme des idées en posant ses balises. D’abord, s’il n’y a de science que de l’universel, il résulte que l’objet concret singulier et contingent n’est pas comme tel objet de science(3). Ensuite ces idées, formes ou essences n’existent pas dans un monde séparé, mais elles sont réellement immanentes aux choses matérielles. Enfin, ces formes intelligibles ne nous sont pas directement accessibles par une intuition intellectuelle. Il faut un laborieux travail d’abstraction pour y accéder. Ainsi donc les formes enfouies dans les choses sensibles sont individualisées par une matière dont l’indétermination les voile ou les masque à notre intelligence(4). L’opération d’abstraction consiste alors à faire l’élagage progressif des attributs sensibles puis quantitatifs pour aboutir au noyau immanent représenté par une forme substantielle. Aristote distingue trois degrés d’abstraction : 1- élaguer les aspects individuels pour ne retenir par comparaisons que les traits communs sensibles qui définissent par exemple la nature humaine que nous partageons tous; 2- élaguer ensuite cette matière sensible commune pour ne garder qu’une matière intelligible ou quantitative; 3- élaguer finalement cette matière intelligible pour ne garder qu’une forme intelligible telle qu’on la trouve dans les concepts d’être, de substance, d’unité, etc. Ce dernier niveau constitue le champ de la métaphysique qui étudie l’être à titre de concept analogue, et non pas univoque, se distinguant peut-être encore par là d’un atomisme idéal platonicien. Un processus d’abstraction aussi élaboré requiert la postulation d’un intellect agent jugé adéquat à l’accueil des formes intelligibles dans l’intelligence qui est par excellence son lieu d’élection. Enfin les couches qui singularisent chaque individu composé de forme et de matière sont définies par des catégories logiques. Ces dix catégories, une substance et neuf accidents(5), se veulent cependant plus descriptives qu’explicatives. La substance seule est une forme intelligible déterminée, tandis que les accidents, qui dérivent de l’implantation d’une idée dans la matière conçue comme une puissance passive en devenir, constituent des données contingentes relativement indéterminées ou non intelligibles. Ces accidents contingents singuliers sont peu à peu éliminés d’une science philosophique déductive et démonstrative basée sur le syllogisme dont les prémisses nécessaires et universelles sont établies grâce à une laborieuse induction qui part des faits singuliers pour monter par abstraction vers des généralités, éventuellement jusqu’aux principes non démontrables. Quant à l’explication du changement, elle revient aux quatre causes(6). Les deux causes formelle et matérielle, intrinsèques aux corps composés de forme et de matière, sont illustrées par la forme d’une statue tirée d’un bloc de marbre brut. S’ajoutent deux causes extrinsèques, efficiente et finale, qui correspondent ici à l’intervention du sculpteur, puis à son intention ou à l’utilité du produit. Le principe de causalité trouvera plus tard chez Leibniz une extension idéaliste jusqu’au principe de raison suffisante. Par extrapolation, les causes finale, formelle et efficiente furent exploitées jusqu’en métaphysique et en théodicée. Mais ce sont là des applications éloignées d’un empirisme plus terre à terre, tel qu’on se le figure couramment. On peut donc s’attendre à voir surgir diverses réticences également sur ce terrain là. (1) Ce premier investissement des idées dans la matière m’apparaît exemplaire et riche d’une postérité qui n’a cessé de s’épanouir sur divers plans. (2) Chacun de ces quatre points sera scruté par les penseurs empiristes ultérieurs, parce qu’ils considèrent qu’Aristote n’a été empiriste qu’en ramenant les idées sur terre, sans plus. (3) Ici la réalité matérielle empirique résiste au projet scientifique et la trop vague matérialité de cette résistance deviendra spontanément un foyer d’investigations empiristes ultérieures. (4) Chez Aristote c’est parce que la connaissance sensible est première qu’elle lui inspire sa révision des Idées de Platon, mais elle doit être dépassée ou transcendée par une opération d’abstraction qui subira plus tard l’assaut d’au moins un empiriste radical insatisfait de cette solution. (5) Selon un Atlas de philosophie, si par exemple la substance est Aristote en personne, ses accidents sont : qualité (philosophe), quantité (1,7 m), relation (maître d’Alexandre), temps (matin), lieu (Athènes), position (debout), action (enseigner), passion (bannie) et possession (laissée). Ces catégories logiques descriptives, dont les accidents sont empiriquement vérifiables, seront systématiquement remaniées et contestées par plusieurs penseurs empiristes. Elles impliquent un rapport factuel du singulier à l’universel, du contingent au nécessaire, autrement dit du hasard sensible à une nécessité intelligible. (6) Enfin, le changement qui est le lot des réalités sensibles recèle une base pratique dont les causes matérielle et efficiente peuvent sembler deux éléments a priori susceptibles d’être retenus par des empiristes. Elles seront pourtant contestées comme d’autres aspects de l’aristotélisme, par une critique qui ne reconnaît pas de rationalité objective sur ce terrain. Par zero • 2003-09-22 11:45:23 Permalien | Ajouter un commentaire • Savoir |
Un blogue Journal personnel/Pensées par Mon Blogue.com
|
|