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Publié le vendredi 8 août 2003

Vendredi 8 août 2003
Récit prise deux : contes pour enfants

Dans l’expression «raconter une histoire», vraie ou fausse, intéressante ou pas, il y a le mot conter.  Comme si du conte racontable au coin du feu pouvait dériver toute la variété des récits.  Trop vite dit.  Et pourtant, qui sait si le conte ne remonte aux premiers feux de camp sur la grève, dans une atmosphère détendue, propice aux rêveries, moitié tissées du rappel des rêves farcis de cauchemars dont on se tire relativement indemne au réveil et qu’on veut raconter.  Spéculation gratuite à réduire au seul fait que conte et langage articulé vont de pair.

 

Car si non vérifiable, une hypothèse a peu d’intérêt.  Voyons le côté conditions.  De l’apparition du langage à celle du conte, je suppute l’émergence d’un niveau d’organisation analysé en six points.  1- J’intègre ici le conte à la distinction introduite par Noam Chomsky entre compétence et performance linguistique; deux conditions préalables à l’intérêt que l’enfant peut prêter aux contes qu’on lui adresse.  2- Ce niveau d’organisation s’enfle des deux aspects puisés au billet précédent : l’anecdote et le pouvoir.  3- Un autre caractère général concerne la structure tripartite du conte en début, milieu et fin ; cette partition n’est pas propre au conte, mais elle y prend un contenu essentiel quand l’attention de l’enfant se voit suspendue au fil de l’intrigue dramatique.  4- De plus, le conte pour enfant est porteur d’importants symboles qu’il est en âge d’assimiler.  5- La fantaisie règne sous la forme des pouvoirs magiques qui mettent en relief des symboles personnifiés.  6- Enfin le conte pour enfant véhicule des axes permanents dans la pensée humaine : bon et méchant, vrai et faux, beau et laid, etc., sont intriqués en de multiples combinaisons originales, jusqu’à l’ultime dénouement de l’histoire.

 

Maintenant, un bref commentaire sur chacun des six traits cumulés dans le conte pour enfant, avant de conclure.

 

1-Si j’ai bien compris la distinction chomskyenne entre compétence et performance linguistique, on peut la résumer ainsi : la compétence est à la grammaire ce que la performance est au sens.  Il est évident qu’une maîtrise minimale tant de la grammaire des phrases que du sens des mots utilisés dans le récit constituent deux préalables indispensables à l’intérêt que l’enfant porte aux contes qu’on lui raconte.  Pas question ici d’une connaissance des règles grammaticales du français (grammaire descriptive), mais bien d’une capacité innée de se rendre compte qu’une phrase est correctement structurée (grammaire générative), ce qu’on peut dissocier du sens dont telle phrase est porteuse ou non, de par l’arrangement de son seul contenu lexical.  Un corollaire de la performance : ce qu’on veut dire et ce que l’on exprime ne coïncide pas toujours.  D’où le possible décalage entre l’intention d’un émetteur et l’interprétation qu’un récepteur en fait, s’il est par exemple limité à décoder une expression laissée involontairement ambiguë.

 

2-Les anecdotes et les normes dont un conte est porteur peuvent être situées dans le cadre de tout développement par parentage qui oscille entre un pôle affectif sécurisant et un pôle cognitif aventurier ou explorateur de l’environnement.  Dans ce cas, les anecdotes du conte prennent la couleur des découvertes et d’une exploration des situations de vie possibles, tandis que la normalisation sociale véhiculée par le conte contribuerait à l’intégration de l’enfant dans le cadre affectif d’une famille et d’une culture donnée.  De plus, l’hétéronomie marquée de l’enfant le prédispose à percevoir les relations de pouvoir illustrées dans les contes, par un mécanisme d’identification psychologique.  Enfin, ces relations de pouvoir trouvent plus ou moins copie dans sa relation avec le parent raconteur du conte, ce qui lui offre un terrain de jeu supplémentaire.

 

3-La structure tripartite du conte est d’ordre général.  Elle correspond à celle de n’importe quel algorithme, démarche ou procédure d’actions applicables aussi bien dans nos relations avec les choses qu’avec les personnes.  Elle déborde les formes du récit pour s’appliquer également au domaine du discours démonstratif.  Les incidents perçus comme contingents ou hasardeux semblent y échapper, mais ils sont toujours plus ou moins intégrés au conte sous forme d’anecdotes mises en contexte et suscitent ou non des réactions d’étonnement de la part des personnages du conte, du parent narrateur ou de l’enfant auditeur.

 

4-Les symboles sont une part importante du conte pour enfants.  L’intérêt porté aux contes est contemporain de la formation du symbole chez l’enfant, selon les interprétations diverses que certains psychologues y ont apporté, tel que Piaget, Freud et Jung en particulier.  Leur examen approfondi du jeu, du rêve et des pathologies mentales leur ont permis de dégager des concepts qui gravitent autour de la notion de symbole, tels que les concepts de symbole inconscient ou d’assimilation fonctionnelle, de symbolisme ou de formation substitutive et d’archétype ou d’inconscient collectif.

 

5-La manifestation de pouvoirs magiques dans les contes d’enfants est un des traits qui frappe le plus les adultes qui se targuent d’avoir dépassé le stade d’une pensée magique  qualifiée d’infantile.  On peut y voir aussi de simples raccourcis propices à un accès plus direct et spontanée aux désirs, intentions ou volontés des personnages du conte face auxquels l’enfant est appelé à se positionner, soit par identification, soit par reconnaissance d’événements qui surviennent dans sa propre vie ou tout autour de lui.  Il est certain que cette magie occulte la résistance du réel.  Ce fait nous indique clairement la nature imaginaire de l’univers théâtral propre à ces contes où la pensée est libérée de contraintes qui ne ressortent pas directement des personnages.  Il y a sur-représentation du pôle affectif sécuritaire, ce qui rejoint l’idée d’une prédominance de la fonction d’assimilation.

 

6-Il y a un équilibre sous-jacent à la dynamique émotive qui fait la trame principale des contes pour enfants où le mal ne peut venir seul, ni le faux trompeur dont les pièges sont clairement dévoilés et déjoués, enfin la laideur se voit bientôt contrebalancée ou transfigurée au regard du lecteur ou d’un personnage donné.  Ce permanent souci de balancer les opposés atteste de la mise en œuvre d’une sorte d’hygiène émotionnelle qui deviendrait ennuyeuse si l’intérêt n’était investi dans la variété des situations dramatiques que traversent les personnages.

 

En résumé, le conte pour enfant met en oeuvre une série de qualités humaines(1) que je ramène à l’imagination[5-], la mémoire[1-3-], l’intuition[4-], l’éthique[6-], la raison ou le sens des proportions[6-] et finalement un sens commun des convenances sociales[2-].  Certaines de ces qualités occupent plus d’espace que les autres, suivant maintes variables, dont les dynamiques établies entre le raconteur et l’auditeur, mais leur ensemble relativement équilibré fait du conte pour enfant un outil éducationnel remarquable qui expliquerait en partie son succès universel.

(1) Emprunté à J.R.Saul, «On equilibrium», Penguin Books Ltd, 2001, qui applique la même liste au monde adulte.  Récemment traduit en français.


Par zero • 2003-08-08 09:04:39
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